Le domaine des Pères : qui choisit prend pire

Au cours de la dernière semaine, le sort du Domaine des Pères est redevenu un sujet qui alimente les conversations de Simonets et Simonettes. Un article du Droit a fait état du fait que des taxes sont impayées. Cet article a été repris par des blogueurs et des internautes locaux. De là on a remis en ligne la croisade de certains - et dirions-nous aussi beaucoup plus - de certaines...

Nous traiterons plus loin de la « pseudo scandaleuse délinquance fiscale ». Mais, avant tout, revoyons la question la plus fondamentale, à savoir : « Qu'est-ce qui arrive avec le Domaine ? »

Personne, croyons-nous, ne peut être opposé à la maternité, la tarte aux pommes ou l'environnement.  Il en va de même avec la souhaitable, voire même nécessaire, préservation des éléments historiques localisés sur la rive Est du majestueux lac Simon.

Ne serait-ce que sur le plan architectural, le bâtiment principal représente une icône pour tous ceux et celles qui, de loin et à partir du lac, peuvent l'admirer. Cependant ce plaisir des yeux - et depuis plusieurs années ce n'était et n'est qu'un plaisir pour les yeux - ne nous est permis que par la voie d'eau.  En effet, ce merveilleux bâtiment n'est pas visible à partir de la voie publique, la route 321. Or donc, il s'agit d'un bâtiment que l'on ne peut admirer que de loin et encore là, en naviguant.

Pour le reste le site est « off limits ».  Cela pour la simple raison qu'il s'agit et a toujours s'agit d'une propriété privée. Il y a déjà longtemps, la congrégation invitait, l'été seulement, la population à se rendre sur le site pour assister à la messe du dimanche.  C'était le seul moment où nous pouvions nous rendre sur le site lui-même et l'admirer de près.  Mais au cours des dernières années pendant que les Pères étaient propriétaires du domaine, même cette possibilité a cessé d'exister.  Les Pères se sont faits vieux, sans relève.  De plus, les fidèles se sont faits de plus en plus rares.

On peut même soupçonner les plus grands pourfendeurs de « pilleurs de tombes » de ne pas être très pratiquants non plus...

Tout ceci pour dire que l'on cherche ici à préserver un site que l'on ne peut que voir de loin.  À cet égard, éliminons tout de suite un rêve.  Si le site devenait une résidence privée - un grand domaine personnel privé - nous serions tous rassurés de savoir que l'architecture en serait préservée de par les exigences municipales.  Mais l'intérêt collectif ne se résumerait qu'à pouvoir zieuter du bateau.  Pour le reste, aucun de nous ne pourrait y mettre les pieds, JAMAIS plus. À moins d'y être invité par le seigneur des lieux.

Le rêve serait de croire qu'une législation quelconque puisse forcer l'occupant à recevoir des hordes de curieux dans son manoir. Cela relève de l'impossibilité.

Nous pouvons tous avoir une petite idée sur ce que serait le nouvel usage idéal. Mais il faut être réaliste.  Peu importe qui est ou seront les propriétaires du site, il faudra BEAUCOUP d'argent pour à la fois respecter la règlementation sur le plan historique ET mettre ces bâtiments à niveau.  Ce sont de très vieux et très grands bâtiments de bois, non isolés où tout est à refaire.  Des millions à vrai dire. De plus, une fois ces investissements faits, il faut chauffer, entretenir, assurer, alimenter en eau, traiter les eaux usées.  D'autres sommes d'argent très importantes à tous les ans sont à prévoir.  Bref, la survie du site passe obligatoirement par un propriétaire aux poches profondes. Très.

Public ou privé ?

Voyons le public.  Qui dit PUBLIC, dit argent des contribuables.  Le seul bon côté de cela est qu'une propriété publique profite à tous.  Malheureusement, il s'agit du seul avantage.

Quant au palier provincial, le secours est aussi imminent qu'une finale de la coupe Stanley à Montréal cette année...

Primo, il y a l'austérité....De plus, le gouvernement Charest puis le gouvernement Marois puis le gouvernement Couillard ont tout à tour rejeté les demandes d'inclure le site dans le patrimoine culturel du Québec. Alors, rendu là, il est clair que point de salut du côté de la grande Allée.

La municipalité ?  Ce serait bien.  Mais cela prendrait un règlement d'emprunt et, par la suite, l'allocation d'un budget annuel qui surpasserait les coûts de l'enlèvement de la neige sur notre réseau routier !  Cela en ferait l'un des plus gros postes de dépenses du budget. Tous et toutes utilisons les routes, mais ce n'est pas le cas d'un centre d'interprétation de la nature par exemple (il serait raisonnable de prétendre qu'une très petite minorité de la population en ferait usage).

Il est à noter que parmi les plus grands défenseurs du site se trouve une conseillère qui est également très au fait des doléances citoyennes à l'égard des augmentations de taxes.  Elle a même publié un cas horrible.  Le citoyen déjà égorgé s'adresse directement à elle.  Elle sait donc que cela ne passerait jamais. Bref, point de salut de ce côté non plus.

Un OSBL ?  Bon, cela exigerait un OSBL fichument riche.  De plus et plus important encore, un OSBL chercherait, au delà des coûts d'acquisition et des coûts de mise à niveau, à financer par une tarification d'accès, les coûts d'exploitation.

Prenons l'exemple d'un centre d'interprétation de la nature, d'éducation écologique, de récréotourisme, d'activités sportives et de réflexion spirituelle. Possibilité jadis évoquée.  À 10 $ l'entrée, cela exigerait 40 000 entrées annuelles...Hummm, 40 000 entrées annuelles à Lac-Simon ???  Et un OSBL qui mettrait tous ces millions et qui donnerait un accès gratuit (encore une fortune), vous croyez que cela existe ? Et même si cela existait avec « entrée gratuite », il n'y aurait pas 40 000 entrées, ni 20 000, ni 10 000, ni même moins...

Que reste-t-il ? Ah oui, le privé.

Héritage Canada, qui a inclus le site dans son classement de 2014 des 10 sites les plus menacés, est d'avis que le sauvetage d'un site peut passer- et souvent  passe - par le privé dans une forme de concertation « privé/développement commercial/préservation historique ».

Quelques fois ça ne fonctionne pas, quelquefois ça fonctionne. Mais, avec un recul objectif, et sans les deniers public, c'est plus souvent qu'autrement la seule formule qui ait connu du succès et donc donné lieu à des sauvetages.  Héritage Canada considère un sauvetage réussi la conversion, par exemple, du Moulin de Wakefield en hôtel-SPA-resto-terrasse.

D'autres exemples de ce type sont répertoriés.  Ainsi en est-il de la plus ancienne caserne de pompiers de St-Jérôme avec sa jolie tour....qui est devenue un bar terrasse.

Dans le cas du Domaine des Pères, le zonage permet notamment l'hôtellerie et la restauration justement.  Cela ne coûterait rien aux contribuables tout en préservant l'enveloppe extérieure de ce superbe édifice et, en prime, tous pourraient en admirer les formes de près, le cas échéant.

Si choisir c'est prendre pire, il faut considérer aussi ce qui suit.  Comme citoyen on ne choisit pas vraiment.  Nous pouvons nous opposer.  Cela demeure une forme de choix laquelle n'est sans conséquences.  En effet, si on s'oppose avec succès, il se passera quand même quelque chose.  Et ce quelque chose est pire : l'inconnu.

Le privé du privé

Il n'y a pas d'impasse totale qui soit pour les propriétaires du site. Si on oublie les deniers publics, les chimères et autres formules magiques et, en plus, on s'oppose à la conservation par le développement commercial privé, soit ! Et après ?  Après il y a le privé du privé. Les propriétaires ne resteront pas les bras croisés.

Ils peuvent revendre.  Il y a le cas du propriétaire unique cité plus haut qui utilise le site tel un immense domaine familial privé.  Le moins pire du moins pire, et encore.  Mais il y a aussi des « groupes privés ».

Si les éléments historiques sont préservés, la municipalité ne dispose d'aucun pouvoir pour choisir le privé du privé.

Qui a ce genre de fonds ?  Des sectes.  Des, heu...comment dire... « Regroupements d'amateurs de motocyclettes pétaradantes » (beaucoup de fonds eux). Il y a aussi certains groupes religieux fondamentalistes.  Pas des sectes dans ce dernier cas mais des mouvements conséquents des politiques multiculturelles des 20 dernières années. Ils n'appelleront pas cela Mosquée ou Temple mais des maisons de repos.  Boisbriand et Val-David ont une expérience approfondie de ce genre de choses...

Et que dire des gens qui étaient ici avant nous ? Longtemps avant nous...Si le site leur était vendu ce serait là une histoire encore plus rebondissante et distincte.  Pour eux, ce serait racheter ce qui leur appartenait depuis toujours, LEUR territoire.  Avons-nous la certitude de la reconnaissance des Premières Nations de nos lois et règlements municipaux ?  Pour eux, ils ne sont pas chez nous.  C'est plutôt le contraire.

Certains verraient là une forme de menace alors que ce n'est pas du tout le cas. Ce n'est que l'illustration des conséquences possibles de l'adage qui dit : « Qui choisit prend pire ».

Avant de s'opposer, il faut réfléchir à tout cela en réalisant qu'il y aura une limite à imposer notre volonté en croyant que les propriétaires en feront seuls les frais. Autrement dit il faudrait éviter les regrets.  Les regrets du genre « nous aurions du leur laisser une chance ». Généralement, lorsque ces regrets sont exprimés, il est trop tard.

Espérons seulement que notre collectivité se verra proposer un concept gagnant-gagnant. Par définition, cela signifiera quelques compromis de part et d'autre.

En terminant, un mot sur le pseudo scandale de la délinquance fiscale. En réalité cette chronique a été initialement inspirée par cet article récent du Droit.  S'il s'avère que des âmes sensibles et bienveillantes au demeurant nourrissent des espoirs secrets que le site puisse changer de mains de cette manière, ou encore qu'elles espèrent elles-mêmes mettre le grappin dessus, il y aurait lieu de calmer nos ardeurs.

Les propriétaires promoteurs ont souvent recours à ces procédés.  C'est une forme de crédit. Payer des intérêts à la municipalité ou à des prêteurs ne s’avère souvent qu'une considération comptable et une gestion des liquidités.

De plus les créanciers sont aux aguets. On ne laisse pas aller une créance pour cela.

 

Luc Poupart

06/03/2016